Les convictions d’Emmanuel Hubert

Ce qui m'inspire, c'est ma philosophie. Je ne veux copier personne.

Le Tour de France 2015 sera comme l’an dernier le sommet de la saison de l’équipe Bretagne-Séché Environnement. Avant le Grand départ d’Utrecht, Emmanuel Hubert, son manager général, s’est posé pour livrer ses ambitions et offrir son regard et sa vision sur le cyclisme de l’époque. Une prise de parole qui compte.

Photos Photonews / Panoramic, Elen Rius et Daniel Signolet.

Quelles sont les ambitions de l’équipe Bretagne-Séché Environnement pour le prochain Tour de France ?

L’an dernier, pour notre première participation, nous avions rempli tous nos objectifs : un Top 25 final, avec Brice Feillu 16è ; terminer au complet, à neuf coureurs, à Paris et ramener ce que nous avons appelé « le maillot jaune de la sympathie ». Cette année, nous nous devons de monter en puissance. Notre ambition globale est de devenir acteurs au niveau international, cela passe par des objectifs plus élevés dans le Tour dès cette année. Cette fois, Brice va davantage se concentrer sur une victoire d’étape. Dans ce registre, nous disposons d’un autre atout. Pierrick Fédrigo va se concentrer sur deux-trois étapes pour tenter de mettre la balle au fond comme il sait si bien le faire. Il compte quatre victoires dans le Tour à son palmarès, c’est énorme, et il a les moyens de récidiver. Eduardo Sepulveda sera notre leader pour la meilleure place qui soit à Paris. Les autres devront aussi se montrer valeureux, se battre, une étape peut être au bout, chacun aura sa chance. Enfin, nous souhaitons capitaliser sur le courant de sympathie que nous avons déclenché en 2014. Les trois jours en Bretagne vont nous y aider.

Quelles étapes viserez-vous en particulier ?

Le Tour est la course numéro un au monde, la plus difficile, tout le monde veut y briller chaque jour. Si on enlève les étapes pour purs sprinters et celles destinées aux vrais grimpeurs, ça laisse effectivement peu d’opportunités. Mais nous saisirons chacune d’entre elles en nous battant. C’est notre marque de fabrique.

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Que vous inspire le passage en Bretagne ?

Ces trois jours sont fantastiques pour nous. La Bretagne est la région natale de la plupart des membres du staff, de nombre de nos coureurs. À Fougères, rendez-vous compte, l’arrivée de l’étape est quasiment sur le pas de la porte de la maison où j’ai grandi… Nous serons attendus. Rien ne sera simple mais nous ferons tout pour être à la hauteur du public, qui nous accompagnera avec des milliers de drapeaux à l’hermine tout au long de la route.

« Nous attirons l’attention de coureurs bien classés au World Tour, ce n’est pas un hasard. »

L’équipe a grandi par rapport à ce qu’elle était au départ du Tour 2014. Comment voyez-vous la suite ?

Pour toujours mériter notre place dans le Tour, indispensable, il nous faut encore progresser sur la valeur de notre structure. Ça passe bien entendu par des moyens supplémentaires. Nous attirons l’attention de coureurs reconnus, certains bien classés au World Tour, ce n’est pas un hasard. C’est bien parce que nous nous affichons comme une équipe à part entière sur la scène internationale. Mais quoi qu’il se passe à l’avenir, quelle que soit notre appellation dans le futur, l’équipe préservera son identité régionale. Notre co-fondateur Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, a avoué récemment sur les ondes : « Oui, je suis un amoureux de ma région ! » Nous avons le même ressenti. Observez comment Jean-René Bernaudeau, à travers ses différents maillots Bonjour, Brioches La Boulangère, Bouygues et maintenant Europcar, a su conserver son identité vendéenne. Il me paraît plus que jamais essentiel pour une équipe professionnelle aujourd’hui d’être ancrée à un territoire. Le Gwen ha du nous accompagnera toute notre vie.

CYCLISME : Tour de France - Conference de presse - 01/07/2015

Quel est votre rêve ultime en tant que manager d’équipe ?

Je ne suis pas un rêveur. J’ai les pieds sur terre : pour avoir une chance de recruter les meilleurs coureurs du monde, il faut un budget colossal. Moi, ce que je veux, c’est que personne ne manque de rien dans mon équipe. Que les coureurs soient chouchoutés comme ailleurs, que le personnel ait les meilleures conditions de travail. Que chaque membre de la formation, à son poste, soit épanoui, bien à sa place quel que soit le niveau où on se trouve. J’ai dirigé cinq ans sur le Tour une équipe (Agritubel) qui a obtenu de très bons résultats : deux étapes, des jours en Jaune et en maillot à pois… Lorsque celle-ci s’est arrêtée, je n’ai pas hésité à reprendre une équipe au plus bas de l’échelle, en Continental. Je me suis passionné, et même « éclaté » pour amener celle-ci à son premier Tour de France l’an dernier. J’aime bosser. Je suis né dans une ferme, j’aurai pu peut être paysan, je sais qu’avant d’avoir une bonne terre, il faut la travailler.

« Notre sport force le respect et l’intérêt de nombreux chefs d’entreprise. »

Est-il plus facile aujourd’hui de parler de cyclisme à des partenaires qu’il y a quelques années ?

Plus facile je ne sais pas, je n’ai pas le recul nécessaire. Ce qui est certain, c’est que notre sport force le respect et l’intérêt de nombreux chefs d’entreprise. Quand un grand dirigeant comme Ronan Le Moal (DG du Crédit Mutuel Arkea) dit : « Nous possédons de nombreux points communs avec l’équipe Bretagne-Séché Environnement. Nous aussi sommes une famille qui a l’envie de se battre pour grandir, on ne se prend pas pour ce qu’on n’est pas », ça parle. Trouver de gros budgets n’est pas simple. Mais on peut construire en fidélisant un pool de partenaires, sans jamais leur mentir. C’est notre méthode et un préalable qui me paraît essentiel pour la pérennité d’une équipe. Il faut savoir entretenir la foi de poursuivre et faire se prolonger un partenariat. Pour ma part, je fonctionne beaucoup au ressenti, à l’affectif. Nombre de nos partenaires sont devenus des amis au fil du temps. Je crois en la valeur des hommes.

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Que « vendez »vous à un potentiel partenaire ?

De l’accessible et non de l’irréel, surtout pas. Des objectifs en cohérence avec la portée du projet. Nous ne sommes pas en World Tour, nous restons donc chaque année à la merci d’une invitation pour le Tour de France. Mais si nous affichons une progression constante, celle-ci peut devenir logique. Nous devons progresser crescendo, montrer chaque saison un peu plus de maturité, élever notre niveau. Ce dont je suis certain, c’est que mes coureurs sont et seront toujours respectueux des gens qui financent. Ils s’identifient à leurs entreprises. Je n’ai pas une équipe de tueurs, ni de mercenaires… Quand mes partenaires évoquent le dopage, je dis toujours que le risque zéro n’existe pas, mais que mon staff et moi faisons le maximum pour inculquer les bonnes valeurs. Quand je pense à la façon dont Vincent Lavenu s’est fait flouer, c’est à la fois écœurant et aussi conforme à la réalité d’une communauté de personnes. Certains peuvent péter les plombs. Je touche du bois : en dix ans, je n’ai jamais eu un cas de contrôle positif à gérer. Je le vivrai très mal si ça arrivait.

Rêvez-vous du World Tour ?

Je ne rêve pas d’une équipe World Tour, mais si l’occasion se présente je la prendrai ! Je crois néanmoins qu’il vaut mieux être un grand chez les petits qu’un petit chez les grands…

CYCLISME : Tour de France - Conference de presse - 01/07/2015

Comment pourrait-on consolider le modèle économique des équipes ?

Nous avons une marge importante sur le plan du marketing. Le partage des droits télé apporterait certes un complément de revenus aux équipes mais à la marge, sans plus. Si on répartissait sur toutes les équipes World Tour et Continental Pro même la moitié de ces droits que touchent aujourd’hui intégralement les organisateurs, on serait surpris des montants. Les droits télé du cyclisme ne sont pas ceux, malheureusement, du foot (*)

« Pourquoi serions-nous le seul sport à ne pouvoir donner de consignes pendant la compétition ? »

Les courses World Tour sont parfois ennuyeuses, comment les dynamiser ?

Parfois c’est trop limpide, oui, sur un même schéma, et compliqué à dynamiter… Que faire ? Modifier parfois quelques parcours, ou peut-être aussi accorder des bonifications aux coureurs échappés. On a pu constater combien, dans le Tour, les initiatives de Christian Prudhomme et de ses équipes avaient rehausser l’intérêt quotidien du Tour. Regardez cette année : des arrivées au mur de Huy et à Mûr-de-Bretagne à cinq jours d’intervalle, le fait de placer une belle bosse dans le final du Havre, rien de cela n’aurait existé auparavant. C’est complexe. Cette réflexion, nous devons l’avoir en commun entre équipes et organisateurs. Les grosses écuries payent à prix d’or des coureurs pour les voir gagner, non pour non laisser une échappée au long cours trop souvent réussir. Un grand sprinteur a toute une équipe dévouée à sa cause, un grimpeur aussi. Si le parcours le permet, on peut avoir un champ d’action dont cet aspect inéluctable mais ce n’est pas toujours le cas.

Vous êtes pour ou contre les oreillettes ?

À 100% pour ! Pourquoi serions-nous le seul sport à ne plus pouvoir agir après un départ, à ne jamais pouvoir donner des consignes pendant la compétition ? Un briefing d’avant course peut être caduque dix minutes après le départ. Il y a de nombreux scénarii possibles dans une épreuve, c’est ce qui fait l’attrait du cyclisme, nous ne sommes pas dans une opposition à un contre un, de nombreux paramètres entrent en jeu. Et c’est aussi pour une question de sécurité : quand une voiture remonte un peloton pour qu’un « DS » donne ses consignes, c’est dangereux, pour le public comme pour les coureurs.

L’apport des autres technologies: caméras embarquées, tracking…

Ça justement, c’est génial ! Quand j’évoquais notre marge sur le marketing, ça en fait parti. Faisons rêver les amoureux de notre sport en le faisant vivre de l’intérieur, sous des angles inédits, avec des images et des données qui vont aussi accrocher un nouveau public.

Que reste-t-il à faire dans la lutte contre le dopage ?

À ne pas baisser les bras, jamais. Ce combat, on est en train de le gagner. Le cyclisme a payé cher ses erreurs du passé. Nous sommes dans une autre ère. Les coureurs d’aujourd’hui ont reçu une éducation dans leurs clubs, pendant leur formation. Nous étions au bord du précipice, petit à petit nous sommes revenus dans la prairie. Mais il ne faut rien lâcher, sans cesse lutter, éduquer surtout, c’est notre base. Rien n’est jamais gagné.

Quels sont les exemples récents qui vous inspirent ?

Ce qui m’inspire tout d’abord, c’est ma philosophie. Je ne veux pas copier les autres. J’aime bien ce que font certaines équipes comme Etixx-Quick Step pour la culture des classiques, la FdJ et Europcar pour ce qu’ils ont mis en place pour la jeunesse et la détection, AG2R-La Mondiale pour sa culture montagne. Un mixte de tout ça ne serait pas mal, à condition d’imposer sa propre identité. Par contre, d’autres ne m’inspirent pas du tout. Katusha, Astana… Côté managers, j’ai beaucoup de respect pour Vincent Lavenu, qui s’est fait à la force du poignet.

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L’affaire du mobil-home de Richie Porte lors du Giro a dû vous hérisser ?

C’est à l’opposé de ma philosophie d’une équipe, d’un collectif. Comment voulez-vous qu’un leader soit apprécié de ses équipiers si il dort ailleurs ? On le borde, on lui prépare sa valise, lui brosse les dents… J’exagère mais les huit autres ne sont pas des chiens. Le cyclisme doit évoluer bien entendu, c’est indispensable. Nous, pendant le Tour et sur d’autres grandes épreuves, nous avons grâce à Sill Entreprises notre cuisine mobile et un chef qui prépare des repas adaptés aux coureurs. Mais au bénéfice de tous. Le respect du collectif est l’une des valeurs essentielles de notre sport.

Vous ne vous cachez pas d’apprécier le champion chez Alberto Contador…

Oui, j’aime ce coureur. Il a probablement triché mais il est revenu après avoir payé. Il a les qualités du champion, c’est un gagneur, un gros mental. Il n’existe pas de petite course pour lui, il veut gagner à chaque fois, voyez la récente Route du Sud. J’aimerais qu’il remporte à nouveau le Tour. Sauf si c’est un Français qui fait « 2 ». J’ai un message pour lui : « M. Contador, vous êtes un grand champion. Plus jamais d’erreur et vous serez parmi les grands de notre sport. »

« Il faut croire en la nouvelle génération de managers et de directeurs sportifs. »

Le cyclisme a connu des problèmes « d’arbitrage » sur le terrain ces dernières semaines, que faut-il faire ?

Il est compliqué d’arrêter une partie d’un peloton lancée sur une route, de le mettre hors course sur un fait comme celui du TGV de Paris-Roubaix. Je sais qu’on a frôlé le pire mais peut-on en vouloir à des athlètes qui se sont préparés pour certains une année entière, et s’arrêter pour un train qui n’est pas encore passé ? C’est grave, mais on peut comprendre. Nous n’évoluons pas dans un stade où on peut remettre la balle au centre très facilement. Quand au changement de roue de Richie Porte dans le Giro: s’il avait dormi avec ses collègues dans l’hôtel chaque soir et non sur le parking, peut-être l’auraient-ils eu un peu plus à l’œil et l’auraient dépanné ? Un manager doit montrer beaucoup de psychologie et de pédagogie, surtout à l’égard des équipiers. À première vue nous sommes un sport individuel, mais dans la réalité un vrai sport collectif. Et qu’un coureur d’une autre équipe dépanne, ce n’est pas possible. C’est un beau geste mais obligatoirement à sanctionner, tant il peut porter à confusion sur le plan de l’éthique.

CYCLISME : Tour de France - Conference de presse - 01/07/2015

Comment booster l’impact du cyclisme pro en France ?

La Ligue doit être plus forte. En mutualisant avec des partenaires qu’elle irait chercher. Un contrat global avec une compagnie aérienne serait une bonne chose, les coureurs des plus petites équipes voyagent en voiture, ils n’arrivent pas au départ dans les mêmes conditions. Des contrats avec les autoroutes, un pétrolier… Et les épreuves Coupes de France, pour avoir plus d’impact, doivent toutes être diffusées sur la même chaîne, qu’on en fasse un vrai feuilleton. Pourquoi pas valoriser son classement par équipes également ? La formation qui remporte la Coupe d’Italie est qualifiée pour le Giro, pourquoi pas un ticket chez nous pour Paris-Nice ou le Dauphiné ? Le cyclisme reste un sport fabuleux. Il m’a parfois déçu, ou plutôt des gens m’ont fortement déçus. Il faut croire en la génération de nouveaux managers et directeurs sportifs. Notre sport reste un vecteur idéal pour des partenaires qui souhaitent que leurs collaborateurs se retrouvent dans des valeurs de courage, de pugnacité, de ténacité. Nous, au moins, balayons devant notre porte. Ce n’est pas la cas de tout le monde.

(*) Droits TV du Tour estimés (non confirmés par l’organisateur) 60 millions d’euros. Moins de 10% de ceux de la Ligue 1.

 

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