Florian Guillou « Pourquoi je raccroche le vélo »

« Le Grand », 33 ans en décembre, met volontairement un terme à sa carrière. Il explique pourquoi et raconte ses années heureuses dans le peloton.

Photos Bruno Bade, agence Panoramic, Le Télégramme.

Mi-octobre, après trois dernières courses en Italie, Florian Guillou, 32 ans, ne sera pas plus coureur cycliste professionnel. Le Finistérien, qui a été (avec Jean-Marc Bideau et Florian Vachon) l’un des « historiques » de l’équipe Continentale Pro voulue par la Région Bretagne, estime ne pas avoir retrouvé un niveau satisfaisant, après sa grosse chute au Tour de Langkawi, en Malaisie, en mars dernier. Il explique ici son choix et revient sur neuf belles années au cœur du peloton pro.

Pourquoi as-tu pris cette décision ?

La vraie raison, c’est cette chute en Malaisie, en mars, où je m’entaille profondément le genou droit. Derrière, je suis vingt-quatre jours sans pouvoir monter sur le vélo. Et j’ai toujours été un peu « diesel », il m’a toujours fallu du temps, des kilomètres, des jours de course avant de trouver la bonne carburation. Jamais avant le mois d’avril. Pourtant, j’ai toujours été très sérieux en hiver…

TOUR DE LANGKAWI 2015 / ETAPE 2/ 9 FEVRIER 2015 / PHOTO BRUNO BADE /

Début avril pourtant, rien n’était perdu ?

Oui et non. Je savais qu’il me faudrait du temps avant de revenir donc je me suis mis la pression, j’en ai trop fait à l’entraînement. Et en juin, j’ai plongé. J’étais sans force, au moment où il aurait fallu montrer que j’avais peut-être encore ma place dans le Tour de France. À partir de là, je savais que ça serait compliqué. J’ai récupéré, bien bossé en juillet. Et puis il y a eu ce premier jour du Tour de Wallonie, fin juillet, mon épreuve de rentrée.

 

 » J’entre dans la chambre, je m’entends encore dire

à Christophe Laborie: je crois que c’est fini pour moi. « 

Raconte…

Je n’ai pas souvenir d’une journée plus galère sur le vélo. C’était le dimanche de l’arrivée du Tour à Paris. Il pleuvait, il y avait du vent, et surtout je n’avais pas encore réalisé à quel point ma chute en Malaisie m’avait marqué. J’ai eu peur, tout de suite. J’étai tétanisé, pas moyen de remonter au-delà des dix dernières places du peloton, de ne pas prendre de cassures… J’ai passé une heure dans la file des voitures de directeurs sportifs, et j’ai « bâché » au bout de 60 kilomètres. Moi qui n’avais jamais abandonné une course à étapes le premier jour. Je m’entends encore entrer dans la chambre d’hôtel et lâcher à Christophe Laborie : « Tu sais, je crois que c’est fini pour moi… »

Il restait le mois d’août…

Oui, mais comme je n’avais pas couru depuis un mois, je n’ai pas été au niveau au Tour de Burgos qui suivait, ni au Tour de l’Ain. C’est là que j’ai vraiment compris. Le Tour de l’Ain, c’est mon terrain, j’ai toujours aimé, et je n’étais vraiment pas dans l’allure. J’ai attendu début septembre et au retour de Paris-Bruxelles, j’ai décroché mon téléphone pour appeler Emmanuel Hubert (manager général de Bretagne-Séché Environnement). Je ne voulais pas entendre de sa bouche qu’il ne me garderait pas, encore moi recevoir un courrier à la fin du mois. J’ai préféré lui dire que j’arrêtais.

TOUR DU FINISTERE 2015 / PHOTO BRUNO BADE :

Tu n’as aucun regret ?

Non. Il arrive un moment où on se demande si les sacrifices et les contraintes valent encore la peine, vu le peu de satisfactions qu’on a en retour. En septembre pourtant, Laurent Pichon (coureur de la FdJ), mon voisin, me trouvait super bien à l’entraînement, comme jamais dans la saison. Je veux bien finir, en Vendée et en Italie début octobre… Je n’ai plus de pression, je veux me faire plaisir à vélo une dernière fois.

 

 » En 2007, avec Jean-Marc Bideau, on vivait en Belgique,

on croisait McEwen et Van Petegem… au café ! « 

Te souviens-tu de tes débuts chez les pros, en 2007 ?

Avec Jean-Marc Bideau, nous courions chez Super Sport, l’équipe amateur de Stéphane Heulot. J’avais 24 ans, je ne voulais plus attendre, on a envoyé des CV à des équipes continentales et nous avons été tous les deux engagés chez Unibet (opérateur de paris en ligne). Il y avait un gros projet derrière, c’était séduisant. Le manager était Hilaire Van der Schueren, une figure en Belgique (actuel directeur sportif chez Wanty), il nous a installé dans une maison à Brakel, au cœur du parcours du Tour des Flandres, avec deux coureurs suédois. Ç’a eu un avantage : j’ai appris à parler anglais ! Heureusement pour moi, le programme n’était pas que flamand, on courait dans les Ardennes, en Espagne… À l’entraînement, on croisait Robbie McEwen, Van Petegem, qui vivaient dans le coin. Enfin… on les voyait au café plutôt ! C’est une coutume en Belgique : des heures de vélo à 25 km/h et une pause autour d’un café… Avec Jean-Marc, on voulait faire nos séries de fractionnés, nos intensités, on était un peu décalés.

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Unibet, c’était un curieux sponsor…

Les paris en ligne n’étaient pas encore légalisés en France, on en parlait pas mal, oui. Je me souviens avoir couru un jour avec un maillot où n’était floqué qu’un gros point d’interrogation, on n’avait pas le droit de faire de la pub… Mais bon, j’étais pro, je courais, je ne me suis jamais projeté au-delà de cette première année…

Celle de ton unique victoire.

Au bout d’une course toute plate, il faut le faire ! La première étape du Tour du Brabant flamand, du côté de Louvain. On m’avait appelé la veille pour remplacer un de nos Suédois, malade. Je sortais d’une autre course par étapes. Je suis parti seul à dix kilomètres de l’arrivée. Le lendemain, je perds le maillot face à Jorgen Roelandts dans le chrono. Ça n’était pas mon truc non plus.

Quel restera le tout meilleur souvenir de ta carrière ?

Mon Tour de France l’an dernier. C’est tellement au-dessus du reste, tellement grandiose… J’ai vécu ce départ extraordinaire dans le Yorkshire, cette foule… Et trois semaines plus tard, les Champs-Élysées avec tous mes potes de Bretagne-Séché Environnement. Aucun d’entre nous n’avait abandonné, on terminait au complet notre premier Tour ! En plus, je ne me rappelle pas d’un moment de doute, de galère personnelle dans ce Tour. Je vois encore Benoît Jarrier, malade dans les Alpes, miné par la peur de ne pas finir dans les délais. Ça n’a été mon cas à aucun moment. J’aurais même pu faire une petite place, pourquoi pas, le jour où Blel Kadri gagne (à Gérardmer). On sort en contre derrière l’échappée avec Chavanel, on cafouille un peu, on la rate de peu…

CYCLISME : Tour de France - Etape 21 - Evry / Paris Champs Elysees - 27/07/2014

Tu retiens quoi de ces neuf années de cyclisme pro ?

Une sacrée expérience de vie. Je n’aurais jamais pu imaginer ça, à 20 ans. Tous ces voyages, ces cultures rencontrées dans d’autres pays, sur d’autres continents… J’ai également adoré la vie de groupe, les moments de rigolade. Et puis ces sensations sur le vélo –ça arrive parfois- où tout est facile, où tu te sens au top, où tu peux encore en remettre. Quand tu rentres chez toi, tu es heureux.

 

 » Guimard, qui m’a dirigé à Roubaix, disait de moi: « Le Grand,

il est fort quand ça ne roule pas vite… » C’est tellement vrai ! « 

 

Tu es Breton et tu auras porté six saisons les couleurs de la Bretagne…

Si ce projet n’avait pas existé, je ne serai pas resté pro si longtemps. Ils avaient besoin de coureurs bretons en 2010… Ç’a été une fierté. Guillou, c’est un nom breton ! Et partout où tu vas dans le monde, sur les autres continents comme dans les cols du Tour, tu rencontres toujours des supporters bretons ou tu aperçois un gwen ha du (le drapeau breton) au bord de la route.

Sais-tu que tu as un point commun avec le plus fameux Breton de l’histoire du vélo, Bernard Hinault ? Comme lui, tu as été dirigé par Cyrille Guimard !

Ah oui ! Avec un peu moins de réussite tout de même… Guimard nous avait pris dans son équipe Roubaix en 2008, il avait trouvé qu’on avait du caractère, Jean-Marc et moi, pour vivre au cœur de la culture flamande. C’est lui qui m’a bien défini en tant que coureur. Un jour, il a dit « Le Grand (surnom de Florian), il est fort quand ça ne roule pas vite ! » C’est resté, et tellement juste. Je n’ai jamais été explosif, je n’ai jamais aimé frotter, j’étais à l’aise dans les ascensions de quelques kilomètres, si possible avec un revêtement rugueux. Là où on ne peut pas rouler vite…

BOUCLES DE L'AULNE / CHATEAULIN / 31 MAI 2015 / PHOTO BRUNO BADE /

Ce que tu n’as pas aimé dans le cyclisme ?

Les courses nerveuses, sous la pluie, les moments où il faut frotter, se battre pour garder sa place. Ce n’est pas mon truc, ç’aura été mes limites. Au plus haut niveau, beaucoup se joue sur le placement .J’ai débuté le vélo à 14 ans mais je n’ai jamais été adroit. Ce n’est pas facile quand on mesure 1,96 m ! Lorsque c’est nerveux, je ne suis pas sûr de moi, je dois faire beaucoup d’efforts supplémentaires, je finis toujours par le payer. Je crois que dans le vélo d’aujourd’hui, c’est un gros avantage de venir du VTT comme Peter Sagan, ou du BMX. Quand je vois Christophe Laborie, qui a débuté par le BMX, évoluer dans un peloton…

Quelles sont les personnes qui ont compté pour toi dans le vélo ?

Tous mes patrons d’équipe, ceux qui m’ont fait confiance. Stéphane Heulot, Hilaire (Van der Schueren), Guimard, Joël Blévin, Manu Hubert. Et les coureurs dont je suis le plus proche. Jean-Marc forcément, Armindo Fonseca, Florian Vachon que je connais depuis nos années Roubaix, d’autres Bretons : Laurent Pichon qui vit à 5 kilomètres de chez moi près de Brest, Romain Hardy, Julien Simon. Nos liens ne s’arrêteront pas avec le vélo.

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Que t’a appris le cyclisme pour ta vie future ?

Que rien n’est jamais acquis, qu’il faut toujours se remettre en cause. J’ai toujours été très sérieux aussi sur l’hygiène de vie, l’alimentation, le sommeil, je sais que je garderai cette ligne de conduite. Et puis une confiance en moi. Quand tu es allé au bout d’un Tour de France, tu te sens capable de mener des challenges dans une autre vie professionnelle.

Tu as des projets ?

Je veux prendre mon temps. Mais j’ai un DUT de gestion, j’ai fréquenté la fac de Sciences éco, j’ai un certain goût pour les placements, l’immobilier, ça m’intéresse. Conseiller en gestion peut-être ? J’ai des projets sportifs aussi, je sens que ma tête et mon corps vont en avoir besoin. J’ai envie de tester mes limites dans un autre domaine. La course à pied par exemple. Je pense être au départ de Saint Pol-Morlaix, début novembre !

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