Avec eux dans l’échappée

Anthony Delaplace et Brice Feillu nous font revivre leur belle journée du 10 juillet, en tête du Tour.

Samedi 11 juillet, hôtel Oceania de Saint-Grégoire, tout près de Rennes. Brice Feillu et Anthony Delaplace sont les derniers au petit déjeuner. Normal: la veille, ils ont passé quatre heures devant, dans l’échappée de l’Étape 7 du Tour de France entre Livarot et Fougères. Deux dans une échappée de cinq coureurs. Entre l’omelette et les pâtes, ils se sont rappelés, pour vous, leur aventure.

Photos Photonews / Panoramic.

CYCLISME : Tour de France - Etape 7 - Livarot / Fougeres - 10/07/2015

Comment se sent-on au lendemain d’une échappée de 180 kilomètres ?

Anthony Delaplace : C’est encore pire que les autres jours ! J’ai la « patte » très lourde. Musculairement, je me sens « entamé ». Dès que je mets le pied par terre en sortant du lit, je sens la fatigue. Je sais que je vais traîner cette douleur jusqu’aux Champs-Élysées. Elle me gagne au bout de trois, quatre jours de course et ne me quitte plus. Pourtant je suis attentif à tout: l’alimentation, le massage, les étirements. Rien à faire. Heureusement, ça va mieux sur le vélo, une fois chaud.

Brice Feillu : Je pense que j’ai une fibre musculaire plus lente qu’Anthony. Ma capacité à récupérer est l’un de mes atouts. Le plus difficile pour moi dans un Tour de France sont les trois premiers jours, la mise en route. Là, c’est différent, je suis tombé dans l’étape d’Amiens, j’ai « la patte gonflée » parce que mon gros hématome à la hanche se résorbe. Mais j’ai par exemple moins mal aux jambes à monter un escalier ce matin, au bout d’une semaine, qu’au bout de deux jours.

Anthony : sans le massage, ce serait compliqué. Une heure, une heure quinze chaque jour, avec des étirements, des exercices de respiration. Et je refais des étirements après le dîner.

Vous aviez prévu de partir à deux dans l’étape de Fougères ?

Brice : Je savais qu’Antho voulait attaquer au km 0, sur ses routes. Moi-aussi, on en a parlé pendant le défilé. Je lui ai demandé : « C’est toi qui fais le départ ou moi ? » J’étais à côté de Daniele Benatti, je lui ait dit que je voulais aller dans l’échappée, il m’a répondu : « Ok, je te laisse passer… » .

Anthony : Oui, j’ai attaqué au km 0, à bloc, dès la pancarte. « Tekle » a pris sauté dans ma roue.

Brice : Non, c’était moi ! Comme quoi tu étais vraiment à bloc… Ç’a été tendu un petit moment et je pense qu’un mec dans la file juste derrière nous a pensé qu’i fallait mieux laissé filer. C’était parti…

CYCLISME : Tour de France - Etape 7 - Livarot / Fougeres - 10/07/2015

Que ce passe-t-il le premier quart d’heure d’une échappée?

Brice : Il faut essayer de prendre du temps vite, de creuser tout de suite pour qu’il n’y est pas des gars derrière qui aient envie de relancer parce qu’ils ont le regret de ne pas être avec nous. On roule vite, on parle oui mais pendant dix, quinze minutes il faut se mettre hors de portée, c’est le seul objectif.

Anthony : On roulait à 48, 50 km/h sur le plat. Quasi à bloc. Si on se pose des questions, on est morts. Une fois l’écart creusé, on s’est calés à 40-42…

Vous discutiez avec vos trois compagnons (Teklehaimanot, Mate, Durasek) ?

Anthony : Oui, on leur expliquait ce qu’on voulait faire. Vite fait, sans trop de mots, un peu en anglais, un peu en français avec Mate. À deux sur cinq, c’est vrai que la gestion du truc nous est revenue naturellement. Et puis un moment, on les a prévenus qu’on voulait accélérer pour accentuer l’écart, qui stagnait à 2’30’’…

Brice : C’est là ce que ça devient compliqué avec les GPS embarqués sur les vélos cette année. Avant, avec juste les oreillettes, les directeurs sportifs n’avaient de nouvelles infos que toutes les cinq minutes, de la part de l’organisation. Là, ils les ont en permanence et font réagir les coureurs dans l’instant. Maintenant, c’est le peloton qui joue avec l’échappée, plus l’inverse.

Anthony : Parfois, quand ça tourne bien entre nous, on se comprend sans même échanger un mot. Tout le monde a joué le jeu. Même Teklehaimanot qui n’avait pourtant pour ambition que de marquer un point pour son maillot à pois en début d’étape.

Brice : Un moment, il voulait se relever, je suis allé le chercher, « Allez, viens ! » et il s’est remis à rouler jusque dans la final. Il a été très sympa.

CYCLISME : Tour de France - Etape 7 - Livarot / Fougeres - 10/07/2015

Et entre vous deux, ça fonctionnait bien ?

Anthony : Y’avait pas de raison…

Brice : Quand même, Antho, tu ne t’en aperçois pas mais tu laisses encore trop d’énergie dans des trucs pas utiles. Tu ne redescends pas assez vite dans les roues quand tu passes ton tour. Et parfois, tu prends des relais un peu trop appuyés. Je sais que c’est difficile à gérer, on est en tête dans le Tour, on a des montées d’adrénaline. Comme quoi tu es encore une sacrée marge. Tu as de la force…

Anthony : Je ne m’en rends pas compte…

Que se passe-t-il quand à 30 kilomètres de l’arrivée, on n’a plus qu’une minute d’avance ?

Brice : On savait que si on accélérait tout de suite, on allait prendre 20 secondes et laisser nos dernières forces. On a préféré laisser à 50 secondes et voir ce qui se passait. On a gagné dix bornes et là, Manu Hubert qui était derrière le peloton nous a signalé dans l’oreillette un nouvel arrêt pipi, avec Greipel notamment. On a réaccéléré tout de suite.

Anthony : Ce qui a changé aussi en quelques années, c’est que l’allure du peloton ne baisse plus vraiment quand des mecs s’arrêtent pisser. Il reste toujours des équipiers à rouler devant. Faut pas croire qu’on puisse gagne temps de temps…

CYCLISME : Tour de France - Etape 7 - Livarot / Fougeres - 10/07/2015

Comment votre aventure s’est-elle terminée ?

Anthony : J’ai attaqué pour relancer quand le peloton était sur notre dos, je me suis fait contrer par Mate, et Brice a fini un bout devant avec lui. J’ai eu le temps d’apercevoir mon fan club qui avait réservé un champ pour faire la fête, à 8 kilomètres de l’arrivée. Mais j’étais déjà récupéré par le peloton.

Brice : Je n’avais pas envie de rester dans le peloton à discuter. Ma « patte lourde » me prenait un peu la tête, ça m’a fait pensé à autre chose et j’ai passé une bonne journée.

Anthony : Oui, on s’est bien amusés. Je n’oublierai pas ce jour : sur mes routes, Prix de la combativité, dossard rouge le lendemain…

Brice : C’est top pour Anthony. C’est un sacré attaquant quand même, il y met tellement de coeur ! C’est justice qu’il soit le premier dans l’équipe à le décrocher.

CYCLISME : Tour de France - Etape 7 - Livarot / Fougeres - 10/07/2015

 

 

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